Cette article a été écrit à partir des textes de l’exposition Place Émilie-Gamelin : 200 ans de cohabitation sociale de l’Écomusée du fier monde

La place Émilie-Gamelin se trouve dans le quartier Saint-Jacques, à l’ouest du Centre-Sud. Elle est située entre les rues Maisonneuve, Sainte-Catherine, Saint-Hubert et Berri..

Depuis le 19ᵉ siècle, cet espace a servi à plusieurs usages : refuge pour des personnes vulnérables, lieu d’animation, terrain vacant puis stationnement. Au fil du temps, la place a aussi été marquée par divers enjeux de cohabitation. Chaque groupe présent dans le secteur a tenté d’y trouver sa place. Comprendre son histoire permet donc de mieux saisir celle du quartier et ce qui s’y joue encore aujourd’hui.

Une place nommée en l’honneur d’Émilie Gamelin

Émilie Gamelin (née Émilie Tavernier) est née en 1800 à Montréal. En 1830, après avoir perdu son mari et ses trois enfants, elle ouvre un refuge pour les femmes aînées en situation de handicap. Le refuge déménage ensuite au coin des rues Sainte-Catherine et Lacroix (aujourd’hui Saint-Hubert), où se trouve aujourd’hui le parc Émilie Gamelin. 

En 1843, elle fonde la congrégation des Soeurs de la Providence, active dans ces mêmes lieux. Elle meurt huit ans plus tard, en 1851 (Écomusée du fier monde, 2025). La place est renommée en son honneur près de 150 ans après sa mort. 

 

Années 1930 : le quartier Saint-Jacques touché par la grande dépression

La crise économique de 1929 ainsi que la deuxième guerre mondiale amènent le quartier Saint-Jacques dans un long déclin. En 1930, environ un tiers de la population de Montréal est au chômage. 

Le nombre de vagabonds atteint un sommet jamais vu. Pendant cette période, la Ville encourage le secteur privé à ouvrir des refuges. Plus de 3 000 personnes y dorment chaque nuit.

Dans les années 1930, la municipalité souhaite aussi développer un centre-ville dans l’est, qui puisse compétitionner avec le centre-ville de l’ouest. Certaines personnes estiment que le projet ne pourra fonctionner, car l’est restera toujours un quartier ouvrier où se trouvent des œuvres de charité. Des plans sont tout de même élaborés par le milieu des affaires pour transformer le secteur Berri, où se trouve aujourd’hui la Place Émilie-Gamelin. 

Années 1960 : une volonté de revitaliser le quartier

Dans les années 1960, Montréal connait un déclin économique. La Ville adopte une approche de rénovation urbaine qui efface une grande partie du patrimoine du quartier Saint-Jacques afin de le « revitaliser ». 

Suite à la construction des Habitations Jeanne-Mance, qui accueillent plusieurs personnes à revenus modestes, 400 commerces du quartier se mobilisent pour mettre de l’avant leur vision du centre-ville, qui considère la présence des Soeurs de la Providence comme nuisible. Selon eux, pour parvenir à revitaliser l’est, il faudrait que « les mendiants, les gens ivres et tous les individus louches, quels qu’ils soient » disparaissent (Journal La Patrie, 24 septembre 1961, dans Écomusée du fier monde, 2025)

En 1963, plusieurs bâtiments appartenant aux Soeurs de la Providence sont en mauvais état et certains doivent être évacués d’urgence. La Ville achète le complexe afin d’y construire la station de métro Berri‑de‑Montigny. Un incendie accélère leur démolition. Une fois la station ouverte, le terrain devient un stationnement pour plus de vingt ans.

Années 1970 : des crises du logement et de l’itinérance

Dans les années 1970, le manque criant de logements pousse plusieurs personnes à vivre dans la rue. La police de Montréal arrête environ 5 000 personnes itinérantes par année et estime que le territoire en compte environ 15 000. Les organismes de charité sont complètement débordés et les personnes en situation d’itinérance sont largement criminalisées. 

Face à cette situation, plusieurs organismes spécialisés naissent dans le quartier Saint‑Jacques, comme la Maison du Père. Le Réseau d’aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal (RAPSIM) voit aussi le jour en 1974. 

Années 1980 : réflexions sur l’avenir du stationnement Berri

Depuis les années 1970, la présence de jeunes sans-abri et marginaux autour du stationnement Berri fait l’objet d’une couverture médiatique importante. Au début des années 1980, le maire Jean Drapeau propose une nouvelle utilisation de cet espace et souhaite y ériger une salle de concert pour l’Orchestre symphonique de Montréal, mais les rivalités politiques et des conflits immobiliers font avorter le projet. L’idée d’y construire un complexe immobilier, le Carrefour Berri, est aussi explorée, mais connaît le même sort que le projet du maire Drapeau. 

L’élection du Rassemblement des citoyens de Montréal (RCM) en 1986 ouvre toutefois de nouvelles possibilités. Pour souligner le 350ᵉ anniversaire de la ville, l’administration Doré annonce la création d’une place publique, très attendue dans un quartier où les espaces collectifs sont rares.

Début des années 1990 : naissance officielle de la place

En 1992, Rassemblement des citoyens de Montréal, avec Jean Doré à sa tête, remplace le stationnement Berri par la place du 350e, pour souligner le 350e anniversaire de Montréal. La place est renommée square Berri en 1993 et souligne l’histoire de la ville de Montréal. 

En 1995, le square est renommé en l’honneur d’Émilie Gamelin. Cette inauguration survient alors que la crise de l’itinérance s’aggrave à Montréal et que les gouvernements désinvestissent dans les services publics. La police intensifie alors les contraventions pour nuisances, comme le fait de dormir dehors ou de s’asseoir sur le gazon dans les parcs.

Fin des années 1990 et années 2000 : une place marquée par les tensions sociales 

Dans ce contexte tendu, qui criminalise la pauvreté, la Place Émilie-Gamelin est désignée en 1996 comme parc municipal, ce qui permet à l’administration municipale de le fermer durant la nuit. Cette mesure mène à plusieurs vagues d’arrestation, comme lors de l’événement Food not bombs en 1996. Le 3 février 2014, Alain Magloire, un homme alors en situation d’itinérance, est abattu par un policier tout près de la Place Émilie-Gamelin.

La Ville cherche alors à repenser l’utilisation de cet espace. Elle cherche à réduire la visibilité de l’itinérance dans l’espace public, entre autres en créant les Jardins Gamelin, en 2015. La Place est alors intégrée au Quartier des spectacles et souhaite devenir un espace culturel, festif et familial, qui permettrait à différentes populations du quartier de se côtoyer et de « diluer » l’itinérance. La construction de nombreux logements neufs dans le secteur contribuent et continueront de contribuer à l’arrivée de populations plus aisées dans le secteur, qui s’inscrit dans un processus de gentrification du quartier. 

La place Émilie‑Gamelin porte une histoire marquée par la solidarité, les inégalités, les déplacements forcés et les tentatives de cohabitation sociale. De la présence des Sœurs de la Providence aux Jardins Gamelin, cet espace a été successivement un refuge, un lieu d’exclusion et un témoin des réalités vécues par de nombreuses personnes précaires.

Crédit photo : Jeangagnon